Dans quelques semaines, nos plaines résonneront d’un chant bien connu de tous : celui du Coucou gris (Cuculus canorus). Pendant que les mâles seront occupés à marquer leur territoire par ces centaines d’appels bisyllabiques, les femelles fécondées seront en quête de nids de petits passereaux comme des rougegorges et des accenteurs lorsque le couvert est forestier, des rousserolles en zone humide. La relation qui lie cette espèce de coucou avec ses hôtes a fait l’objet d’intenses recherches parce qu’il n’est pas facile de comprendre comment elle se maintient dans le temps du fait de la très forte sélection qu’elle impose aux hôtes du parasite qui, s’ils le laissent faire, voient leur succès reproducteur réduit à néant. On sait désormais qu’une véritable course à l’armement évolutive est engagée entre populations d’hôtes et de parasites, la sélection naturelle favorisant des comportements d’éjection de l’œuf intrus ou de repérage et d’agression des femelles de coucous entrant dans le territoire chez les premiers, de mimétisme des œufs et de véritable vendetta contre les passereaux qui oseraient évincer le vilain petit canard chez les seconds. Les rapports qu’entretient notre coucou des plaines avec les espèces qui accueillent sa progéniture sont très clairs, ils sont antagonistes - on parle de parasitisme - et devraient le rester pour un bout de temps, du fait de cette escalade évolutive en cours.

Mais les coucous sont-ils toujours des parasites ? Cette question semble incongrue si bien que les mots mêmes de coucou et de parasite sont parfois employés l’un pour l’autre. Et bien tournons nous vers les résultats d’une étude publiée la semaine dernière dans la prestigieuse revue Science. Elle concerne une autre coucou, qui niche en région méditerranéenne, y compris en France, le Coucou-geai (Clamator glandarius). Contrairement au Coucou gris, lui pond ses œufs chez plus gros que lui, et confie sa progéniture aux bons soins des Pies bavardes (Pica pica) et des Corneilles noires (Corvus corone). Autre différence, le Coucou-geai fraîchement éclos ne jette pas les œufs de ses hôtes par-dessus bord, il est élevé avec ses frères et sœurs adoptifs dont il prend quand même une partie de la nourriture. Un fait pique cependant la curiosité : il semble que la Corneille noire ne subisse pas de coût lorsqu’en plus de ses propres poussins, elle doit nourrir un poussin de « parasite ».

Photo_1Photographie d'un Coucou-geai adulte (Clamator glandarius), les parties supérieures et la calotte sont grises alors que cette dernière est noire chez les juvéniles (Photo : Ian N. White)

Daniela Canestrari et ses collaborateurs ont réussi à expliquer pourquoi. Ces chercheurs de l’université d’Oviedo en Espagne ont commencé par analyser un suivi de 741 nichées de corneille (un travail colossal mené pendant 16  ans) en dénombrant les œufs, la date de ponte ainsi que le nombre de jeunes produits à l’envol pour chacun de ces nids. Ce gros jeu de données montre que dans les nids parasités et non parasités, les œufs ont la même probabilité d’éclore (environ 20%) mais les nids parasités ont une probabilité plus élevée de donner au moins un jeune à l’envol (75% contre environ 50%). Par contre, la comparaison des nichées produisant au moins un jeune à l’envol montre que le nombre de ces jeunes est moins grand dans les nichées qui ont aussi produit un petit coucou. Pour résumer, la présence d’un poussin de coucou semble sécuriser la nichée mais elle a quand même un coût sur le nombre de jeunes à l’envol ! En matière scientifique, de tels résultats sont des corrélations, on ne peut absolument pas en conclure que le coucou est une cause de la plus forte probabilité de réussite d’une nichée chez les corneilles. Une conclusion sur un rapport de causalité doit reposer sur des résultats d’expérience pas simplement de suivis. Cette expérience a bien sûr été réalisée par cette équipe de recherche. Elle a consisté à manipuler des nichées : déplacer des œufs de coucous de nids parasités vers des nids non parasités et comparer les succès de reproduction de ces nichées manipulées (par ajout ou retrait) à ceux de nids parasités et non parasités non manipulés servant de témoins. Les résultats de cette expérience confirment ceux du suivi à long terme : les nids de corneille auxquels un œuf de coucou est ajouté ont plus de chances de produire des jeunes corneilles que les nids non parasités témoins. Les nids de corneilles auxquels un œuf de coucou a été retiré ont moins de chances de produire un jeune que les nids parasités témoins et à peu près autant que les nids non parasités témoins.

Photo_3Photographie d'un jeune Coucou-geai (Clamator glandarius) dont l'âge est reconnaissable à sa calotte noire et sa gorge jaune ocre. (Photo : Isidro Vila Verde)

Pour quelle raison, la présence d’un prétendu parasite peut-elle bien être bénéfique pour ces hôtes ? Un indice vient aux narines lorsqu’un poussin de coucou est saisi à la main. Il émet au niveau de son cloaque un jus à l’odeur putride qui a été analysé par Daniella Canestrari et ses collègues. Des acides et des composés phénoliques connus pour repousser les mammifères et les oiseaux composent cette désagréable liquide. De ce constat vient immédiatement l’hypothèse que la présence du puant intrus protège toute la nichée de prédateurs comme les chats, les rapaces ou même les corvidés (oiseaux de la famille des corbeaux) eux-mêmes. Ici encore, c’est l’expérience qui permet de conclure à un rapport de cause à effet entre cette sécrétion et un taux de prédation moins important. L’idéal aurait été de disposer de poussins de coucous incapables de produire ce liquide inconvenant et de comparer des nichées de corneilles auxquelles ont aurait ajouté ce type de poussin, à des nichées parasitées par un poussin normalement nauséabond ! Ces poussins scientifiquement idéaux n’existant pas, les chercheurs d’Oviedo ont mis au point un protocole expérimental astucieux mais qui représente quand même une simplification de la réalité, comme il est fréquent de devoir le faire dans la démarche scientifique. Ils ont donné le choix à des chats errants, à des corneilles et à des rapaces entre des morceaux de poulet enduits ou non d’une sécrétion de poussin de coucou…et très nettement, les morceaux de poulets « en sauce » ont été complètement délaissés par tous ces prédateurs potentiels qui ont préféré manger de la viande « nature ».

Photo_2Photographie d'un jeune Coucou-geai (Clamator glandarius) au nid. Les jeunes Coucou-geais émettent une substance cloacale repoussante pour les prédateurs. (Photo : Ferran Turmo Gort)

Au-delà d’une anecdote scientifique concernant une espèce particulière, cette étude permet de mieux comprendre ce que sont les relations entre les espèces que l’on a coutume, par besoin d'ordre dans notre propre esprit, de ranger dans des cases appelées parasitisme, mutualisme, commensalisme. Des exemples comme celui-ci démontrent en fait que les relations interspécifiques s’étalent le long d’un continuum de coûts et de bénéfices en termes de valeur sélective pour chacun des deux partenaires. Une même relation peut par ailleurs avoir une teinte plutôt « parasite » dans un contexte donné et plutôt « mutualiste » dans un autre contexte. Il serait par exemple intéressant de comparer des sites où la prédation est importante pour les corneilles avec d’autres sites où cette pression est plus faible, peut-être le coût net de la prise en charge d’un petit coucou serait-il différent. A l’instar des relations versatiles entre les hommes, les relations entre espèces ne le sont pas moins, les amis d’un jour ne sont donc pas forcément les amis de toujours…

Référence : Daniela Canestrari et Coll. From Parasitism to Mutualism: Unexpected Interactions Between a Cuckoo and Its Host. (2014) Science vol 343